vendredi 29 août 2014

Aimer à Auschwitz


En juillet 1998, la reine d'Angleterre inaugurait le monument à la mémoire de dix chrétiens, morts au XXe siècle pour leurs convictions. La souveraine était entourée, entre autres personnalités, du cardinal de Londres et de l’archevêque de Canterbury. Les dix statues, en calcaire de Charente, ornent le portail ouest de l’abbaye de Westminster. La première à gauche, œuvre du jeune sculpteur Andrew Tanser, figure saint Maximilien Kolbe, en bure de franciscain, montrant l’Évangile. « Personne n’a un si grand amour que celui qui donne la vie pour ses amis » (Jean 15, 13).
Dix ans auparavant, à la commande de l’Opéra de Paris, Dominique Probst composait, sur le livret d’Eugène Ionesco, le drame lyrique Maximilien Kolbe. Créé à Rimini, l’opéra fut joué ensuite dans plusieurs villes européennes, avec un franc succès, jusqu’à obtenir des prix académiques. Dans un langage musical qui alterne tonalité et atonalité, l’œuvre parcourt les derniers jours du martyr, avec ses neuf compagnons de captivité, dans le bunker de la faim. Le dramaturge, qui en avait souligné l’héroïsme devant la cruauté aveugle, avouait qu’il était jaloux de « la seule existence qui mérite d’être vécue ».
Auschwitz, fin juillet 1941 : en représailles pour l’évasion d’un détenu, les autorités du camp choisissent dix prisonniers pour les faire mourir de faim et de soif. Parmi eux se trouve un jeune père de famille. Le Père Kolbe, âgé de 47 ans,  interné lui aussi, se porte volontaire pour le remplacer. L’officier allemand accepte l’échange.
Le 14 août, tombé inconscient par inanition après deux semaines de souffrance, le religieux est mis a mort d’une piqûre létale : pour les nazis, c’est de l’euthanasie ; pour les croyants, le martyre. Béatifié comme confesseur de la foi en 1971, Paul VI le qualifiera de « martyr de l’amour » ; il sera canonisé comme martyr en 1982. Le prisonnier épargné était présent à la cérémonie.
« Nous aussi nous devons donner la vie pour les frères » (1 Jean 3, 16). Dans le geste du franciscain polonais, la loi aimable du Christ brille au milieu des horreurs d’une guerre : « la désobéissance contre Dieu, le Créateur de la vie qui a dit ‘Tu ne tueras pas’, donna lieu dans cet endroit à une hécatombe immense d’innocents » (Jean-Paul II, Homélie pour la canonisation, 10 octobre 1982). Parmi les 4 millions d’exterminés dans ce camp, Kolbe protégea le droit à la vie d’un seul innocent ; chaque personne mérite le don extrême. Sa vie sainte « est le fruit d’une mort à la ressemblance de la mort du Christ » (ibid.). Le sacrifice de la vie est l’affirmation catégorique de l’amour.
Prêtre depuis 1918, ayant exercé son ministère en Pologne, à Rome et — pendant 6 ans — au Japon, avec des fruits étonnants, Kolbe suscita de nombreuses œuvres apostoliques. Durant l’occupation allemande, il accueillit dans son couvent les blessés et les persécutés, chrétiens ou juifs, pour leur offrir un appui matériel et spirituel. Arrêté en février 1941, soumis à la torture, il fut conduit à Auschwitz trois mois plus tard. Sa présence dans les baraquements fut celle d’un prêtre dévoue pour le bien de ses frères ; d’un témoin évangélique de la foi inébranlable ; d’un homme généreux qui supporte l’injustice, en répandant autour de lui la paix et le pardon. Il fut vainqueur avec les armes de l’amour.
Saint Maximilien-Marie prépara son holocauste en s’attachant au Christ depuis ses premières années. « À cette époque appartient le songe mystérieux des deux couronnes : l’une blanche, l’autre rouge ; notre saint ne fit pas le choix d’une d’entres, mais accepta les deux » (Jean-Paul II, ibidem) : l’amour pur et le martyre. Il confia à la Vierge Immaculée ses désirs de service et de renoncement à soi-même. Peut-être l’un des secrets de sa persévérance était son attachement ardent à Marie.
Sa mort offre à notre époque, menacée du péché et de la mort, un témoignage fiable. Les martyrs attestent sans ambiguïté « la vérité de l'existence. On découvre en eux l'évidence d'un amour qui n'a pas besoin de longues argumentations pour être convaincant » (Jean-Paul II, encyclique Foi et raison §32). Le martyr nous dit ce que le cœur ressent, ce que nous voudrions réaliser avec courage.

Par l'abbé Fernandez

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